Scénographies expérimentales

[ L'interaction hypertextuelle  de Paul Bisson [+] sur laquelle nous reviendrons spécifiquement, survint trop tardivement pour figurer dans la chronologie effective des échanges entre E.Mortamais et P.Curran. ]


Fractales : « Une fractale est une figure géométrique qui se dessine par la répétition infinie d'un motif simple, conduisant à un réseau labyrinthique surprenant. Chaque partie est à l'image du tout qui est à l'image des parties. L'agrandissement de n'importe quel détail d'un détail d'une image fractale présente un motif similaire à la figure originale. Cette propriété permet à l'observateur d'appréhender cette image à n'importe quelle échelle avec quelques pertes d'informations si l'on ne peut voir aux échelles supérieures ou inférieures »  

[DUB 90], L'intelligence fractale. Daniel DUBOIS, InterEditions, 1990

 
Scénographies experimentales 
….partie HYPERMEDIA  (1) 

En 1968 le mot pluridisciplinaire existe déjà : interdisciplinaire apparaît. L’année suivante, cet élargissement doit être dynamisé : transdiciplinaire est évoqué. L’écologie a posé le problème de la survie de l’homme dans son environnement et le mot « pollution » exprime une menace qui n’a pas été repoussée. L’épanouissement de l’individu et l’aliénation de l’homme par l’homme se pose à une multitude d’échelles et les symptômes y prennent d’autres noms : l’ethnocide qui frappe un peuple minoritaire a pour arme l’ « acculturation », celle-là même qui engendre le « malade mental » dans une société où ses racines sont meurtries ou arrachées.   Cet environnement humain, ici naturel, là culturellement fabriqué, constitue un habitacle bénéfique ou qui cesse de l’être : ainsi la ville quand l’architecte « a perdu la tête », ne peut plus exercer sa mission d’urbaniste. La pollution chimique concerne des activités non régulées, chaos fractal qui se retrouve dans l’information et dans la tentative sabotée d’approcher la communication entre les individus. Quelle est la formation des masses et celle des élites : quel est le sens de leurs différences et des dominances qu’elles affirment tout en prétendant les atténuer, comme la mauvaise gestion d’autres énergies :

La périphérie menacée de notre univers se relie à son centre par l’écosophie (Gattari), le projet que l’homme a sur lui-même ou plutôt sur l’autre, son (dis)semblable, altère tout ce qu’il touche, engendre la psychosomatique du cancer aussi bien que « le trou d’ozone », mais aussi l’altruisme et la progression virtuelle des utopies réalisables.

EM: La périphérie et le centre, questions éminemment d'actualité en architecture, mais telles que tu les évoques sont vraiment cousines des nôtres et c'est bien sûr les liens horizontaux de transverses ou de traverse qui permettent de relier des données isolées. C'est d’ailleurs très curieux que les mêmes mots s'attachent à des maux qui sont semblables; dans l'abstrait comme dans le concret ! Les crises qui rendent le centre et sa périphérie si autistes sont les mêmes d'un centre à un autre, d'une périphérie à une autre.

P.C: Comment s’étonner, ainsi, que les hypermédias et l’architecture, sur ce paysage chaotique qu’ils façonnent conjointement, fassent cause commune pour s’interroger radicalement sur eux-mêmes et dans une régénération « prospective » s’offrent des objectifs à atteindre, se remettent en question et, ce faisant, se stimulent.  Les « vides»  qu’ils créent dans  un édifice de plus en plus enfermant, est emplis d’images, de sons, d’odeurs et d’expériences corporelles à traverser.   
En fait, le mouvement est double : il y a eu, il y a encore une « esthétique de la disparition », maladie de langueur, mélancolie dans laquelle le Bâtisseur a une honte légitime à le mal-faire et quitte un environnement schizoïde sur le même mode. Cette « sympathie » marqua les oeuvres de Giacometti : selon les disciples de Jung, cet artiste révélait dans la forme sculptée, ce que la désintégration nucléaire avait approché sur les corps irradiés : rongés par le feu, ils continueraient d’être consumés dans leurs gènes. Son œuvre exprima cela, avec la force d’une métaphore qui, rapidement dépassa l’atome de matière pour les mollécules du sens.

E.M: L'art dans tout çà se laisse volontiers piéger aux apparences qui permettent à tout ce petit monde de rester bien au chaud, sans prise de risque - le mot travesti est bien juste puisqu'il parle d'un "faux" et usage de faux - fausse modernité, fausse authenticité...   
Quant à Virilio, nous ne sommes pas fanas : il analyse bien mais son retrait critique nous déplaît - il semble manger dans la gamelle qu'il dénigre sans chercher à en améliorer le contenu - qui nécessite une prise de risque.

PC : J’éprouve à l’égard de Virilio - que j’ai écouté-voir parler dans un reportage vidéo- la même réserve que vous, du même ordre que la «double-pensée » des cyberphilosophes, cette Tartufferie symétrique des Dr Tant Pis et des Dr tant Mieux. Ils font recette de leur tonus émotionnel finalement très commercial comme la positivité de carrefour ou le pseudo-pouvoir de « dire non ! » et de faire le contraire parce que ça rapporte aujourd'hui, le"prêt à penser".

L’architecture-prospective se met, selon moi en stase vibratoire et régénératrice d’une nouvelle forme-matière. Les hypermédias, autre mi-lieu de la pensée dispersée et connectique, approche les moyens d’abolir certaines dominances avec les armes mêmes qui les exagèrent : par saturation  des modèles :

  • à l’écrivain accompli on pourrait proposer : songe au réalisateur audiovisuel que tu aurais pu être si tu ne t’étais pas voué au codage des mots ? !  

  • au réalisateur il serait aussi valable de suggérer : songe à l’écrivain que tu serais devenu si tu t’étais évertué à exprimer tes scénographies avec des mots...  

  • Cette alternative existe et s'incarne de temps à autre. Les déterminismes n’excluent pas les correspondances, lorsque la puissance évocatrice se raccorde avec des représentations du même ordre :  lorsqu’il y a communication ou encore (mais cela est très proche) créativité dans ces écritures qui se complètent.
    Par contre la faculté logico-langagière a tendance à se comporter comme « un état dans l’état » et sa carence poïetique exclut tout autre objet que sa propre mathématique. Même si elle fait mine de créer  des formes, si elle fait du théâtre ou de la musique, si elle danse, ce sont des avatars sonores et des « trompe l’œil » : « leurs « retours d’efforts » sont des fantômes kinésthésiques.

    E.M: Quant à la faculté logico-langagière sorte d'état dans l'état de la pensée, elle rejoint l'auto-satisfaction et auto-référence de l'architecture actuelle. Le trompe l'oeil existe chez nous aussi, c'est la "fausse" transparence du verre mis à toutes les sauces de tous les projets "in" des architectes à la mode.

    L’art a compris que son pire ennemi ne le récuserait pas, mais se travestirait en lui, au temps de la simulation numérique.

    Revenons à ce qui fait se croiser, sous des habitacles transitoires, les flux d’informations avec leurs auteurs, les hypermédias avec l’architecture prospective. Les premiers voudraient des cyberarchitectures cohérentes mais où en chercher les modèles ? Les second ont pris en compte la formule de Virilio « en attendant que l’architecture du système remplace le sytème de l’architecture », mais ils l’ont lue et entendue jusqu’au bout, reliée en un ruban de Möbius.   
    L’éducation, la formation, enrichissent ou infirment le potentiel d’un individu. Malheur immédiat au surdoué si son champ d’aptitude est hors de portée du Q.I : il ne se retrouvera et ne sera reconnu qu’une fois hors de portée des instances pédagogiques qui ignorent les théories de Gardner ou voient dans l’  « intelligence multiple » un discours de salon. Malheur bien d’avantage à l’enfant qui apprendrait l’alphabet avec les lettres en relief, les chiffres colorés d’Anna Montessori : il ne saura jamais que cela existe, d’autant plus qu’on l’aura initié avec des images lui qui n’appréhende bien que les sons, ou comme c’est autre pour qui c’est vice versa... Il y a , du sensible à l’abstrait, plusieurs des échelles de l’intelligence : apprenons à les emprunter toutes comme une aventure qui allie le savoir au savoir-faire.

    Ainsi, tout doucement, encore invisiblement, de cette conscience enfin manifestée, le virtuel commun aux uns et aux autres se réalise, appelle les « formes » des « forces » qu’ils évoquent.  
    J’ai tenu, considérant l’étape décrite par Paul Virilio comme un symptôme, à considérer l’émergence d’une esthétique de l’  «apparition » : celle-ci n’a pas de datation historique. Fruit d’un nouveau désir, d’un regain, d’une intention qui ne se saura pas trahie, elle propose ses maquettes, se réapproprie une matérialité : ainsi nous refondrons les « tours de verre » mandarinale de nos universités pour y souffler l’énergie des dômes. 

    Cocoon et nomadisme : transitoirement, alors que la consommation nous agglutine en cocoons sédentaires, améliorerons-nous ces connexions par branchements directs sur nos neurones ? Le Neuromancien (Gibson) ne traite visiblement que d’une nouvelle drogue, qu’il transpose : ce qui nous intéresse est au dehors, ici et maintenant,  autrement et ailleurs, y compris par les voies de la télédomotique mobile dont il est question dans « Ergosphère ».   
    Comme dans « Rencontre du troisième type » nous avons la forte intuition d’une rendez-vous et elle nous met en route, sur les voies nomades du multimodal: pour certains il est images, pour d’autres sons, quand il n’est pas danse ou formes sculptées, musique et chants, paroles et écritures... Mais cette création sortie de nous ou sur le point de l’être est reliante : elle aboutit à l’autre bout du monde, comme à deux pas de chez nous, mais ailleurs qu’à notre nombril. S’il n’y a pas un jour « téléportation » de la matière l’étendue et la rapidité de nos échanges, mais surtout leur mode, étendra les formes de contact et de voyage. La science fiction a anticipé en images hyperréalistes ce dont nous avons aujourd’hui l’intime conviction. Et que ceux qui se sentent génés de ne pas la partager retournent dans leur « bunker » berlusconiens: des « machines célibataires » les y attendent pour arrêter le temps : il n’a plus ni commencement ni fin car il n’y a d’autre but que de le « consommer », en tranches horaires, tarifiées par la publicité.

    Au moment ou beaucoup du cinéma s’est réfugié dans cette mortifère petite lucarne, meurtière du septième art, celui-ci, en cessant presque de l’être, a recherché de nouvelles formes spectaculaires. Ce qui n’était que belles formes d’utopie (dont le cénotaphe à Isaac Newton) s’est érigé en infrastructures spectaculaire : l’écran (hémi)sphérique, l’écran total comme le qualifiait l’architecte-cinéaste Philippe Jaulmes a commencé de se manifester dans les parcs d’attraction, de Disney au Futuroscope, en passant par la Cité des Sciences. Sa puissance psychophysiologique constitue un défi, qui fait se croiser nos espérances pédagogiques et artistiques, nos esthétiques, qui fait imaginer de nouvelles scénographies. Là, comme on pouvait s’y attendre « architecture prospective » et « hypermédias » manipulent les mêmes modèles, avec les mêmes logiciels, mais ce ne sont pas les mêmes visions qui se reflètent sur son miroir anamorphique: ce sont elles qu’il nous faut discerner et approfondir : ensemble. 

    E.M : Quant aux utopies, nous sommes persuadés qu'il est nécessaire d'en formuler de nouvelles, des utopies collectives fournies d'intelligence collective, si nécessaires à faire éclater les cocoons individualistes sorte de drogue de l'oubli. Le spectacle ne doit pas être un simple bourrage pour des appétits qu'on réveillent et qu'on endort aussitôt.

    Fractales du corps : Réelle, virtuelle, imaginaire, hallucinatoire, proxémique ou extra-sensorielle, psychophysique comme modulée par les émotions, (...), la cohésion du corps se réalise sur des modes spatiotemporels diversifiés. Le mystérieux processus qui relie ces enveloppes de natures et de formes différentes, épouse les contours de la peau, s'en éloigne ou pénètre plus profond, s'organise selon un principe fractal. Il comporte à la fois de nombreuses discontinuités et un principe vital de cohésion.  
    Il s'agit d'un algorithme, d'un isomorphisme dont l'homme joue pour s'adapter mimétiquement ou se transformer, se vouloir, se croire différent, se modifier psycho-somatiquement. S'il va trop loin ou maladroitement dans cette dissociation, l'individu connaîtra des troubles du corps et (ou) de l'esprit: on ne peut pas parler de "contagion", mais de transmission dans des ordres différents.  
    Dernier maillon d'une longue chaîne héritée du rêve, de la magie et des religions, la simulation offre aujourd'hui d'autres modes d'administration. Après nous être efforcés de mieux distinguer entre trois modes de contenus sollicitant directement ou indirectement nos sens, nous essayerons d'appréhender un certain nombre d'analogies avec ce que l'art et la science nous ont appris dans l'espace et le temps planétaire: du mythique jardin d'eden aux mégapoles de "soleil vert".

    S'il s'agit, d'une part de mettre en parallèle, perceptions, représentations et simulations, les technologies informatiques (à la pointe de la conquête du troisième mode) diversifient leurs stratégies. On distingue notamment:

        · la réalité virtuelle  
        · la réalité augmentée  
        · la virtualité incarnée  

    Le réve sous toutes ses formes, et la relation que l'individu tisse avec lui, nous renseignent sur une partie des processus reliant ces différentes modalités à notre mémoire. C'est bien cette mémoire plurielle qui est retraitée à l'issue de la confrontation avec chaque nouvel objet et selon le contexte global où celui-ci s'inscrit. Accueilli à bras ouvert ou rejeté, il sera passé par là et son amnésie est peut-être la trace ultime de son importance subjective... Il fallait à tout pris l'éviter en le niant. 

    A l'autre extrémité il y ces perception erronées qui s'imposent comme un deuil non réalisé: le bras amputé fait souffrir ou oscille comme un tentacule: schème tenace, il occupe encore un espace virtuel qu'aucune sensation externe ne vient plus nourrir. Ces terribles confusions  donnent à réfléchir sur les seuils qualitatifs et quantitatifs, sur l'étalonnage psycho-sensori-moteur des machines multi et hyper-médiatiques qui seuillent une partie de notre environnement.

    E.M : Ces observations  pointent aussi les images archétypiques qui sont sousjacente au travail de l'architecte, préoccupé depuis toujours par le rapport de l'architecture à son corps : le bâtiment pour protéger le corps, mais l'architecture comme représentation du corps.

    PC : Pour exprimer cette relation d’un individu à un dispositif j’emploie volontiers le mot « habitacle » : comme mon complice de rêves H.Bosch !  J’en reviens avec joie à cette formulation qui d’un voeu personnel épouse  une réalité émergeante. Après un cheminement dans l’immatériel (dont le mentalisme hypertextuel) nous évoluons d’ensemble vers une esthétique de   l’apparition. Ce " futur " appelé par les uns et refusé par les autres se réalisera comme un organisme... dans un tout ou rien et une autonomie, qui fait de lui une entité bien conformée ou monstrueuse.

    L'expert n'est plus seulement l'électronicien, l'informaticien , l'ingénieur: il doit s'adjoindre le médecin, le psychologue et l'ergonome pour réaliser une analyse convergente. Les artistes des cinq sens seront, eux, force de proposition, expansion divergente. En balance entre ces deux pôles, nous trouvons les architectes, les urbanistes, les écosophes et quelques philosophes.

    Aux fractures en partie artificielles du continent humain peuvent correspondre, tel un tissus cicatriciel, les fractales de l'intelligence humaine: multiple dans ses modes, réunissante dans ses recoupements.

    EM: La réalité virtuelle, la réalité augmentée, la virtualité incarnée pourrait être la définition d'un des éléments essentiels du programme architectural prospectif et cyber.   Fractales des corps, fractales des coeurs, fractale des esprits aussi comme multitudes des possibles reliés et intéragissant.

    Scénographies experimentales 
    ….partie ARCHITECTURE (2)

    Avec l’introduction des nouvelles technologies de l’information nous assistons à des « déplacements » de notre perception des réalités, de nos modes de vie.   
    En tant que scène d’un théâtre vivant, en tant que lien (parmi d’autres) entre la Vie et la Pensée ou les Pensées qui manifestent des intentions vitales et créatrices, la ville, l’architecture, le paysage sont-ils concernés par ces bouleversements ? Nous  en sommes convaincus.    Le problème de la représentation et de son renouvellement, comme manifestation authentique de la lecture - écriture du monde dans le travail des concepteurs, sont au cœur de notre réflexion.

    Pourtant:    

    (…) jusqu’à présent l’informatique n’a pas eu d’influence  fondamentale sur L'architecture. Tout comme la technique du béton n'avait pas eu d'influence sur l’architecture a ses débuts.   
    (…) l’architecture a récupéré l’informatique dans son système de valeur mais ne s'est pas encore posée la question de savoir en quoi elle pouvait remettre en cause la notion même du projet. De ce fait, il  n'existe pas de réelles différences entre les bâtiments travaillés  avec ou sans informatique.

    Mais :   

    (…)comme pour la ville, c'est l’informatique qui nous permet d'avoir une conscience immédiate des réalités qui nous étaient totalement inaccessibles jusqu'à présent. C'est l'informatique qui nous permettra de « trier  intelligemment» les éléments constitutifs du projet. C'est elle qui va déplacer le champ de la conception en architecture.   
    (…) les techniques nouvelles permettent une lecture « intelligente » et instantanée des éléments constitutifs de la ville. Cette « lecture » est de moins en moins liée à la perception directe et au déplacement du corps dans l’espace ; elle est de plus en plus rapide, objective. Elle se réfère a des concepts qui échappent a l'entendement direct. Le visuel n’est plus la seule lecture instantanée, il se dissout peu a peu dans l’immatériel.   
    (…) bientôt le présent ne sera plus le principal support de la ville. L’ordinateur traitera instantanément le passé (les mémoires) le futur (les intentions d’utilisation ) et donnera accès a une « supra-lecture » du présent".   Extrait de « et si l’architecture pré-robotique était promise à un succès d’enfer ? » texte de 1986

    P.C. : Enfer était le mot : ici comme en tant d’ailleurs, l’informatique, outil de simulation « tout-numérique » s’est ainsi substitué à la la géo- architecture, qui incluait un repérage physique et paysager important.   
    La médiocrité « assistée », le clonage des cités au moyen de progiciels intégrés est devenu une facilité économiquement tentante. Pour le « bas de gamme », aggravation : pour le « haut de gamme », il est, comme ci-dessous-, permis de rêver, d’avoir un imaginaire servi par un faisceau de techniques dont vous avez eu  la forte intuition.

    La ville : l’hypercité immédiate -  

    Le temps réel de la ville a toujours existé, mais jusqu’à présent , il n’était vraiment identifiable et utilisable que dans les espaces accessibles à la perception des capteurs naturels ( la vue, l’ouïe, l’odorat etc). Les prothèses sensorielles archaïques comme le téléphone avaient timidement permis, depuis un siècle, d’échapper aux contraintes de l’espace et de la distance, mais en revanche, elles ne restituaient qu’un micro-fragment de réalités lointaines.   
    « L’hypercité immédiate » est constituée par les autres cités dont nous avons parlé ci-dessus : La Cité potentielle ou cité prospective, la cité choisie, la cité des mémoires de synthèses, la cité immédiate, la cité spatiale. Toutes co-existent en son sein.

    Les outils informatiques gèrent en temps réel cette « hypercité » dans toutes les strates de son infinie complexité, agissant en interface entre raisonnement basé sur le cas, image de synthèse, vision virtuelle, intelligence artificielle, réseau de neurones, algorithme de navigation, programmation par contraintes, logiques floues, traduction automatique, traitement du langage naturel, algorithmes génétiques, maîtrise du temps réel, contrôle des robots par réseau de neurones etc.

    Toutes les techniques d’approche des réalités que sont les images de synthèse ou les logiques floues permettent en fait une autre  positionnement  face aux savoirs, face à tous les savoirs, elles n’appartiennent pas à un seul domaine elles sont transposables dans tous les domaines de l’hypercité-cité.   
    Nous sommes bel et un bien confrontés à une nouvelle approche des lectures et des écritures des réalités qui nous entourent ; nous accédons à une forme de « lecture intégrale ». Dores et déjà, de nouvelles hypothèses apparaissent, de nouvelles entités se formulent, sous l'éclairage de cette nouvelle lecture ville :

    En agissant sur l’information qui organise la matière, il est envisageable de proposer pour bientôt des espaces « possibles »- mettant ainsi en adéquation permanente contenant et contenu.    
    La rue à polyvalence intelligente permettra d’adapter la configuration et la capacité de la rue aux besoins différents de son usage dans une même journée, voir au cours de la semaine . 

    Les équipements publics de proximité à localisation ou usages éphémères offriront des services ponctuels, différents dans la journée, voir le week-end pour des besoins ou des usagers différents. Nécessitant un local réduit, ils peuvent être transportables dans d’autres parties de la ville au gré de la variation de localisation des demandes. 

    Les sites propres à transports variables  permettront d’exploiter plus pertinemment les transports en combinant suivant les heures de la journée ou de la nuit le transport des déchets (poubelles) des matières premières ou des biens de consommation et enfin des personnes sous plusieurs modes (multimodalité).   
    L’école publique et les lieux d’enseignement pourront se transporter pour les besoins pédagogiques au Palais de justice où une salle sera commandée en début d‘année sur le serveur des locaux pour être utilisé une fois par mois pour la classe x en cours d’instruction civique. De même les locaux scolaires pourront par gestion d'information recevoir des parents en formation le soir.

    Des terrains préalablement affectés dans la ville serviront de lieux  destinés à des constructions recyclables pour l’accueil  de résidents temporaires, ou d’une exposition, pour redevenir terrain d’aventure ou espace festif quelques temps après.

    La pensée et l’écriture en réseau  ne sont donc pas mono-signifiantes, bien au contraire. Penser en réseau, c’est  décloisonner, établir des contacts, stabiliser par croisement et entrecroisement, par démultiplication. Mais c’est aussi gérer l’éphémère en favorisant la multiplicité des contacts qui feront émerger d’autres possibles, des mondes différents, affirmés comme tels et mettant ainsi en valeur toute la richesse potentielle que cela représente au travers de modes d’intervention et de pratiques très diverses.    
    La pensée en réseau s’appuie sur les réseaux immatériels qui offrent un support fantastique de gestion de l’information : donc des configurations mêmes les plus éphémères, et rendant ainsi possible leur émergence.

    P.C : Modularité, polyvalence, synergie sensorielle comme un  renforcement du sens : nous nous rejoignons ici avec précision. Ma proposition de télédomotique mobile reposait sur ce nomadisme du partage et une légitimation économique, aux antipodes des grandes gabegies du genre Opéra de Paris. Si le 3D, corrélé à la synthèse « cyclopéenne » m’a semblé la porte de la troisième dimension, l’inscription sphérique, elle, sert d’habitacle a une corporalité rayonnante sur le monde : finie l’intellectuelle dialectique du champ-hors-champ dans un cadre. Plus de racoins à cacher pour rendre les autres plus jolis : une vision d’ensemble réintroduisant la scénographie d’un espace à 360°. 

    Présentation succinte de la cyber-ceinture – projet. 

    Le paysage : le jardin  hypertextuel.À l'heure où notre vision du monde en train de muter, à l'heure où les méthodes d'analyse des réalités qui nous  entourent sont en plein bouleversement, et où tous les savoirs sont remis en cause par le traitement instantané de l'information, peut-on conserver la même approche de la nature ? Car les puissances de calcul des ordinateurs sont de plus en plus grandes et éclairent d'un jour nouveau les théories concernant l'organisation de cette nature, comme la mécanique quantique ou la théorie du chaos. L'attirail de repérage dans la complexité qui nous entoure se complète savamment de méthodes informatiques : logiques floues, réseaux de neurones, programmation par contrainte, raisonnement basé sur le cas, algorithmes génétiques, système multi-agents, intelligences artificielles, ...  sont autant d'outils « à intelligences de synthèse » qui questionnent l'appréhension générale des savoirs, et, du coup, l'approche du savoir sur la nature.

    P.C : Je reprends et souligne : sont autant d'outils « à intelligences de synthèse » qui questionnent l'appréhension générale des savoirs, et, du coup, l'approche du savoir sur la nature. J’aime cette acception (re)liante qui de l’analyse conduit à la synthèse, comme fonctionnent constamment nos oreilles et nos yeux s’ils ne sont pas confinés dans un espace-temps restreint. Le naturaliste et le biologiste sont en mesure d’échanger avec les autres sciences des algoritmes à champ applicatif étendu. Si la musique des « suffis » ouvre effectivement à l’intelligence de l’autre, la phonologie devrait s’y intéresser de très près. Chaque art offre des éléments de cette découverte et l’ « invention de la laideur » , qui est aussi amnésie sélective, révèle son intentionnalité dans tous les domaines, comme le principe de mort contre le principe de vie.

     

    [à propos du jardin robotique de la villette [+] : Puisque la nature et sa complexité peuvent être maintenant passées au filtre de ces nouveaux outils, on ne peut que s'interroger sur le devenir de l'approche et de l'image de la nature dans ce contexte. Quel sont les nouvelles images et les nouveaux idéaux de nature ? Et quels sont le paysage et le jardin qui lui correspondent ?

     
     Le cas de la maison Gallego-Bouvet

      

    La Maison Gallego-Bouvet est née de ce travail d’un  véritable positionnement de la technologie du traitement de l’information dans l’univers de l’architecture.

    Il s’agissait donc de re - lire les éléments archétypiques de l’architecture au travers de la technologie de l’information ; cette re-lecture entraînait alors un décodage, comme une traduction. La traduction permettait ensuite une réécriture.   L’informatique devenait un filtre à décomposer et recomposer l’architecture.   C’est l’écriture (au sens de ce qui ce conçoit et se réalise) qui nous positionnera comme des acteurs « actifs » et non passifs des N.T.I.C., sachant faire des choix, opérer des sélections, pour ne retenir volontairement que ce qui nous semble bon, dépasser le « despotisme » de la technique  (la technique ... comme « idéologie »selon Habermas) pour en faire un quotidien où la poésie et l’imaginaire seront le fruit de nos écritures.

    P.C. : l’imagination conjointe de ces « écritures » est l’intuition en actes qui nous rapproche le plus. C’est ce qui rencontre le plus de résistances, en fait toutes celles qui relèvent des dominances en place. Cela commence par l’acception singulière ou plurielle, cela transite par le « verrouillage » économique des scénographies sous dômes et géodes : il leur faut éviter à tout prix la catalyse intellectuelle, émotionnelle, écologique et écosophique (Gattari/Psychanalyse) qui cessent d’être une simple utopie ou un temps transitionnel de spectacle avec l’architecture et l’urbanisme : c’est le vortex avec la réinventions de ses paysages extérieurs, toujours interactifs avec les paysages intérieurs, puisqu’ils constituent la matière première des rêves ». J’ai ainsi beaucoup apprécié Jouvet, spécialiste des travaux sur le sommeil et le rêve, manifestant la « somme » de son travail scientifique en même temps qu’un roman pour donner chair au squelette et, en filigrane, humanité et personnalité au chercheur.

    E : L’ architecture, comme une des manifestations de ce processus de transformation, a un rôle tout à fait spécifique : c’est restituer dans la matière (et dans le travail d’un batiment, comme oeuvre construite) les caractères fondamentaux de son époque ;  parce qu’il s’agit aussi de rejoindre la matérialité et de construire dans la matière des architectures dont le langage et l’écriture permettent désormais de relier les horizons de la virtualité et le monde de la pesanteur dans lequel évolue notre corps-matière.   
    La maison Gallego - Bouvet est le premier bâtiment pensé de façon à ce que sa réalisation soit facilement et entièrement robotisable.

    La maison est donc «traduite » en «langage machine » pour mettre en correspondance la logique architecturale à la logique informatique. Cette traduction permet au robot d’accéder à un langage architectural codé ou plus exactement code - barrisé    
    Nous considérons que le site destiné à la construction du nouveau bâtiment est un «champ » de possibles au même titre que l’écran d’ordinateur permet de représenter, c’est à dire de mettre en présence, toutes sortes d’éléments et de configurations possibles. Dans la réalité non visible et non matérielle du site de construction, l’ordinateur engrange également toutes les données et les «pixélise ». Dans ce champ de possibles, nous décidons de rendre visibles certains ensembles de pixels que nous traçons avec l’ordinateur, sur l’écran. 

    Ensuite, il s’agit de retenir dans ces nappes d’ordres, les éléments spécifiques qui vont s’assembler pour former le volume construit.   
    La maison devient  ainsi un organisme complexe à part entière. Elle vit au rythme des interactions entre ses occupants et ses constituants qui, dans ce cadre là, ne sont plus seulement des matériaux inertes assemblés. Ce sont des relations, des contacts établis entre des réseaux différents pour former des organisations de la matière susceptibles de répondre à des usages.   
    Sans faire de parallèle intempestif avec des domaines scientifiques, nous rapprocherons cette vision de la maison des nouvelles visions du réseau neuronal qui permet l’activité cérébrale.

    P.C : il est frappant de constater que l’évidence pour nous, d’un environnement hypermédiatique s’est propagé à l’achitecture et a vocation d’un prolongement cohérent à l’urbanisme. Ainsi il n’y a plus substitution mais solution de continuité, ce « continuum » dont l’intuition - forte dès 1989 se trouve relayée et transitoirement « imagée » par de jeunes architectes, dans cette mouvance.

    Actualisation selon Sang ha Suh, diplomé 2000

    Il est commandé, géré via les synapses, par des milliers de clés, et verrous sous forme de messages chimiques, qui permettent d’établir des itinéraires dans ce réseau ou au contraire de les verrouiller suivant les besoins. Au stade moléculaire de cette architecture complexe on ne différencie plus le vivant de l’inerte.   
    La maison vivante est celle qui enregistre, construit, réalise  presque instantanément les multiples contacts et relations entre l’utilisateur et l’habitat qui l’abrite.

     La maison est douée d’une mémoire et de «raison désirée » ; nous appelons «raison désirée » une faculté de prendre des décisions de façon autonome, mais dans le cadre de limites strictement définies par les habitants eux-mêmes.    
    La maison a la capacité de stocker dans ses mémoires tout ce que ses habitants souhaitent lui faire retenir dans l’objectif de le revivre ou de le réutiliser ultérieurement.

    Au moment de la construction, le robot étant couplé à un ordinateur, la maison mémorise dans ses moindres détails la construction, l'assemblage et la nature exacte de tous les éléments constitutifs du bâtiment. Il est ainsi possible de faire l’équation entre son présent, son passé c'est-à-dire l’identification et la provenance de différents matériaux, son avenir, c'est-à-dire son utilisation future et sa fin  liée à son démontage et son recyclage potentiel.

    Jean Pierre Changeux déclare, dans l'Homme neuronal" : « …les molécules de neurotransmetteurs et de leurs récepteurs sont composées de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et d’azote qui n’ont rien de propre aux être vivants. Le système nerveux se compose de – et emploie pour fonctionner – la même «matière » que le monde inanimé … » 

    P.C : Nous rejoignons l’intéressante chaîne de Beresniak, qui pourraît nous aider à choisir le futur en connaissance de cause : L’Adam jardinier, premier golem, puis le second golem fait de main d’homme, enfin le troisième, hybride, cyborg : Terminator.